Filles et garçons ne vivent pas l’enfance et le passage à l’adolescence de la même manière. Quelles différences entre filles et garçons ? Quels sont les problèmes que cela peut générer ? Comment les parents peuvent y faire face ?

 

( Interview de Anne-Bénedicte DAMON ) Auteur du livre « Toutes les princesses n’aiment pas le rose – La construction identitaire des adolescentes d’aujourd’hui »

 

Les filles seraient des princesses de la perfection. Ne s’agit-il pas ici d’une généralité ? Toutes les filles n’ont pas le goût pour le perfectionnisme.

L’idée mise en avant est que la pression sociétale sur les filles est forte, mais aussi la pression parentale comme le fait de bien s’habiller, d’être propre. On a tendance à laisser passer plus de choses avec les garçons. Un garçon qui va voir ses parents tout crottés ça passe (même si maman et papa font la grimace). C’est un garçon qui s’est amusé au final. Si c’était une fille on lui ferait des réflexions comme de lui dire que c’est un garçon manqué par exemple.

Les enfants, surtout les filles, ne bâtissent-ils pas leur personnalité sur des stéréotypes véhiculés par la société ?

Une partie effectivement. Si les parents peuvent être capables de contrer les stéréotypes des médias, c’est bien. Mais ce n’est pas toujours le cas.

Il faut éviter que les enfants ne regardent pas trop la télévision ?

Oui, mais pas que. Il y a aussi une influence au niveau de l’école, au niveau des magazines, au niveau des réseaux sociaux pour les adolescents.

Est-ce que ces stéréotypes mis dans la tête vont disparaître avec l’âge ?

Si l’enfant, notamment la fille, a suffisamment d’esprit critique nourrit par les enseignants, par les parents, ça peut changer. Si personne ne lui apprend que ce n’est pas cela la réalité, ces stéréotypes vont persister voire à s’amplifier et bien s’ancrer dans l’esprit de l’enfant. Si on met la pression sur les notes dès le CP, comme avoir des bonnes notes, que l’enfant travaille sous l’angoisse, il va perdre confiance en lui et cela va le poursuivre durant toute sa scolarité.

Pourquoi est-ce important pour les jeunes d’apprendre l’échec tôt ? Est-ce que cela ne leur donne pas la peur de l’échec ? La Wimbledon High School a organisé une semaine de l’échec.

C’est vrai que cette conception de l’éducation n’est pas courante dans société éducative française, mais on y vient notamment avec le livre, sur la vertu de l’échec, de Charles PEPIN.

Faut-il un accompagnement chez l’enfant, car l’échec est perçu négative.

Oui, l’échec est perçu de façon négative chez l’enfant d’ailleurs pas que chez l’enfant. Bien entendu il faut un accompagnement mais aussi bien pour l’échec ou pour la réussite. Si un enfant réussit avec 18/20 ont va souvent lui dire qu’il aurait pu faire mieux, il aurait pu avoir 20/20. Cela ne va pas aider l’enfant. Il faut une réaction adéquate. Dans le cas du contrôle à l’école, la bonne attitude est d’essayer de voir, avec l’enfant, comment faire mieux la prochaine fois et d’analyser ce qui n’a pas marché.

À noter que plus de ce qui est dit, c’est la manière de le dire qui compte. Bref il faut prêter attention au langage non verbal.

La pression selon vous n’est pas bonne pour l’enfant.

La pression n’est bonne pour personne. Après il faut savoir ce que l’on met comme définition derrière le mot « pression ». Il va de l’intérêt de l’enfant de lui rappeler la réalisation de ses devoirs par exemple, d’être vigilant sur la régularité du travail à la maison sans le lâcher, de voir avec lui ce qui n’a pas marché. Bref de l’accompagner et cela sans crier. Encore une fois, la manière compte beaucoup. Ce n’est pas du tout pareil que de demander et de surveiller, que de de menacer constamment. L’un a une vertu pas l’autre.

Il y a beaucoup de parent qui ont une mentalité centrée sur l’exigence. Ils n’ont pas tort non plus. Car le travers n’est pas justement de tomber dans une forme de laxisme ?

C’est certain. Mais ce que je veux surtout dire est qu’il ne faut pas laisser l’enfant livré à lui-même tout en étant exigeant. Il est nécessaire de le suivre, de l’accompagner. C’est en ce sens qu’il faut être exigeant. Ce qui nécessite une présence des parents. Mais il faut laisser la liberté à l’enfant de ne pas comprendre, de faire des erreurs. Il ne faut pas opposer à l’exigence le laxisme. Des parents qui travaillent beaucoup, qui sont souvent absents ou délaissent leurs enfants au niveau de la réalisation des devoirs ne peuvent pas exiger de bons résultats. Pour résumer, il faut s’occuper de l’enfant sans lui mettre la pression du résultat. Ce qui n’est pas évident non plus pour les parents. Mais c’est ce qu’il faut arriver à faire.

Les filles proclament qu’il est plus facile d’être un garçon qu’une fille.

Oui tout à fait à cause de la pression sociétale, ce que l’on vient de dire. Et puis la puberté est un peu plus délicate pour les filles. À noter aussi que les filles sont plus dures entre elles que les garçons. Chez les garçons il peut y avoir une dispute, cela peut être violent mais cela ne dure pas. Le conflit peut être perçu comme un moyen de clarifier les choses, de vider son sac ce qui permet d’évacuer toute rancœur. Chez les filles les conflits peuvent durer : il y a des non-dits et cela peut être sournois parfois. Enfin avoir ses règles pour une fille c’est plus difficile à supporter, cela crée des contraintes. À l’adolescence il y a des boutons qui peuvent apparaître. C’est moins bien vu car chez la fille la première chose que l’on voit où la première chose à laquelle on porte notre regard c’est l’apparence physique.

À quel âge passe-t-on de l’enfance à l’adolescence ?

Les Anglo-Saxons situent cet âge vers 10 ans, âge un peu bizarre selon eux. D’ailleurs âge qu’ils appellent « the awkward age » (âge bizarre). Biologiquement le passage de l’enfance à l’adolescence se situe vers 11et 12 ans. Psychologiquement c’est plutôt entre 9 ans et10 ans surtout avec la perspective du passage au collège.

Internet devient incontournable maintenant pour apprendre. Mais est-ce qu’ Internet est finalement bon pour les enfants, même s’il y a des protections parentales ? Dans les autres générations où on passait son temps à la bibliothèque

En ce qui concerne l’accès à l’information c’est quand même beaucoup mieux avec un contenu assez riche. De chez soi l’enfant a accès à des articles, à des vidéos éducatives.
Mais tout dépend de ce l’enfant fait sur internet, de quels types de site il visite sans pour autant que le contenu soit illicite. Par exemple il y a le problème des réseaux sociaux, avec la pression que cela peut engendrer en termes d’image de soi-même chez l’adolescent. Les adolescents sont sensibles à leur réputation véhiculée sur les réseaux sociaux. Des ragots peuvent y être colportés et rendre la vie scolaire bien difficile. Bref, tout dépend ce que les adolescents peuvent mettre comme contenu sur les réseaux sociaux et à quoi ils peuvent accéder.
Quant à la protection parentale, celle-ci a une efficacité moindre du fait qu’il y aura toujours des camarades à l’école qui auront accès à des contenus douteux comme la pornographie. Il y a des sites au contenu anodin qui dévie vers des contenus qui ne sont pas faits pour les enfants. Il ne faudrait pas laisser un enfant seul sur internet avant 12 ans même si c’est difficile. Mais en tout cas pas un enfant de primaire.

Près de 2 jeunes sur 3 déclarent manger le soir devant les écrans. Est-ce si mauvais ?

Le plus mauvais est un enfant qui dîne seul devant un écran : les parents veulent se retrouver et converser un peu, et laisse un enfant devant un écran. Ce n’est pas tant l’écran le problème que les parents qui ne peuvent pas surveiller le contenu de l’écran et changer de chaîne ou intervenir quand le contenu n’est pas adapté. C’est aussi une question d’âge. Et puis c’est un peu dommage de laisser un enfant seul. Car il y a moins ou pas de communication et on laisse passer des informations qui peuvent être importante sur la vie scolaire. Par exemple, le prof de maths qui a dit une information importante, la copine qui a dit ceci ou cela …

La téléréalité. Le pédopsychiatre Ruffo a dit que les adultes cherchent à se divertir et que les enfants cherchent des normes de normalité. Est-ce à dire que les enfants cherchent une identité ?

Oui en partie ! Quand on demande à des enfants ce qu’ils veulent faire plus tard, beaucoup déclarent « star de la téléréalité ». Comme ils ne connaissent pas le monde du travail, ils se projettent dans ce qu’ils connaissent. Et si ce qu’ils connaissent c’est ce qu’ils voient à la télé alors ils se projettent dans la téléréalité.

L’estime de soi des jeunes adolescents et surtout adolescentes en prend t-il un coup surtout vis-à-vis des stéréotypes sociétaux ? Notamment sur le physique.

Oui, il y a cela. Une fille qui sera super mignonne pourra être jalousée par ses copines et l’estime de soi être mis à mal. Mais c’est aussi le cas pour les filles qui sont moins jolies. Mais le fait de critiquer ou de la mettre au banc de tel ou tel groupe n’est pas nouveau. Mais c’est vrai que le passage est plus difficile. Cela s’explique aussi par le fait que ce sont les garçons qui font le premier pas qui sont en quelque sorte moteur dans l’approche amoureuse.

Ce problème d’estime de soi peut aboutir à des comportements d’automutilation et de l’anorexie. C’est assez rare .

Détrompez-vous, ces comportements autodestructeurs sont assez répandus. L’automutilation n’est pas vraiment aussi connue que les troubles du comportement alimentaire. Il y a plusieurs raisons. Chaque enfant, chaque adolescent a ses propres raisons. Mais à la base c’est qu’il y a un mal-être. Se faire mal c’est se focaliser sur la douleur et c’est un appel à l’aide où il est possible d’attirer l’attention. C’est se faire mal, pour sortir d’une plus grande souffrance. Mais la base est un problème d’estime de soi qui aboutit à un comportement d’automutilation. Cela peut se produire entre 12 et 15 % des adolescents.

Ce problème d’automutilation concerne-t-il surtout les filles ?

Plutôt – mais il est possible que comme pour les troubles du comportement alimentaire, ce soit juste une question de repérage. Par exemple, encore récemment, on ignorait les TCA chez les garçons. Maintenant, on en voit de plus en plus – boulimie surtout, mais aussi anorexie. Souvent c’est couplé avec une obsession de la salle de sport (la bigorexie). Ce qui rend ces troubles souvent plus graves chez les garçons, car ils sont pris en charge plus tard. De plus, les hommes perdent du poids plus rapidement que les femmes, en général, et quand l’anorexie ou la boulimie vomitive sont doublées de sport à outrance, les risques cardiaques dûs à la chute du taux de potassium sont majeurs. . de plus, les garçons ont honte d’avoir une maladie « de filles » donc ils dissimulent encore plus.

La place du père vis-à-vis de la fille est un peu spéciale.

Le père joue le rôle de tiers séparateur entre la mère et la fille. C’est-à-dire qu’il permet d’éviter une fusion mère / fille, de ne pas laisser la mère ultra possessive par rapport à sa fille. Le père permet de mettre un peu d’équilibre. C’est surtout pour un père de valoriser l’image du féminin par rapport à sa fille, de dialoguer avec sa fille. Le regard du père est important.

Vous dite que la baisse de l’estime de soi entraîne une baisse de la qualité relationnelle avec les parents.

Effectivement, il y a une forme de repli sur soi du jeune adolescent par rapport à ses parents. Plus il se sent mal, plus il se retranche sur lui-même. Le pire est lorsque les parents ne comprennent pas cette attitude de repli et que la voix est haussée pour se faire obéir.

Quelles sont les solutions ?

Les parents doivent faire preuve de patience, doivent faire preuve de compréhension. Avoir une attitude de laisser faire sur des choses qui sont plutôt accessoires. Comme par exemple une mère qui reproche à sa fille ou à son garçon de mal s’habiller. En ce qui concerne la tenue vestimentaire, si elle n’est pas choquante la question de goût ce n’est ici pas très important. La maman peut lâcher du lest. Pour différencier l’accessoire de l’important et ne pas tomber dans un extrême ou dans un autre (comme le fait de céder sur tout) les parents doivent se rappeler à leur époque et se projeter. Ainsi ils trouveront le bon comportement. On a tous été adolescent !

 

 

Anne-Bénedicte DAMON, est psychologue, docteur es lettres, mais aussi diplômée en sciences, lectrice acharnée, elle est spécialiste de la littérature jeunesse française et britannique, de la sociologie de l’’éducation, en France comme en Grande-Bretagne, et s’’est intéressée à l’’histoire des religions et à l’’histoire des femmes.
Auteur de « On ne badine pas avec les ados » (2011), elle est chargée de cours à l’Université Paris Descartes et exerce actuellement en tant que psychologue clinicienne, spécialisée dans l’enfance et l’adolescence, ainsi que dans le domaine du haut potentiel.

Ce livre est destiné aux parents, mais aussi à toutes les femmes ex-filles d’’une époque et à tous les professionnels intéressés par l’enfance et l’adolescence.

Pour voir le livre:Cliquez ici

 

 

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